Témoignage d’Anne

Témoignage d’Anne Dufour, sur place au Népal, pour les samedi 25, dimanche 26, lundi 27 et mardi 28 avril 2015. Merci Anne !

Article mis en ligne le 16 juin 2015
dernière modification le 16 juillet 2015

par Gilbert Grosdidier
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Anne Dufour et Jean Jacques Kerivel habitent près de Nantes. Depuis 2006, ils se rendent régulièrement an Népal où ils ont lié une grande amitié avec une famille népalaise, qui habite à Thimi, entre Kathmandu et Bhaktapur. Ils étaient chez leurs amis, lors de leur dernier séjour en avril, où ils ont vécu avec eux le tremblement de terre. Ce texte est extrait du carnet de voyage que rédige Anne à chacun de ses séjours.

Samedi 25 avril 2015
11h56 Tremblement de terre.
16h24 Nous sommes tous dehors depuis ce midi, en haut, dans le jardin, près de la maison. Le 4ème avion vient de décoller (les secours ?). Les secousses ont un peu cessé, mais personne ne sait à quoi s’en tenir. Nous sommes tous inquiets, même si Ishanta est enfin revenu, et que les familles de Krishna et Gunjana, nous venons de le savoir, sont sains et saufs. Quelques infos peu nombreuses à la radio, quelques nouvelles, inquiétantes, d’un village ici ou là. Aucunes infos officielles indiquant que faire à la population. Plus aucune circulation, aucuns bruits, pas de klaxons, pas d’oiseaux, pas d’aboiements de chiens … plus rien ! Le silence … d’une vie comme suspendue.
Nous avons été sans nouvelles d’Ishanta pendant plusieurs heures, et quand il est revenu, au camp, tout le monde a applaudi, Nous sommes tellement soulagés. Il était dans un cours de soutien scolaire et devait rentrer dès sa sortie à 12h. Il vient de revenir, 4h après ! Il y a des petites secousses depuis la grosse secousse de ce midi, ça bouge !
Je n’ai pas compris ce qui arrivait : nous étions tous les cinq dans le salon, à bavarder en attendant Ishanta, après avoir préparé avec Isthirta un taboulé et une salade de fruit, et soudain Isthirta est sortie en criant et en courant, Jean Jacques également, et j’ai suivi, sans comprendre ce qui se passait, Gunjana et Krishna derrière moi. Nous n’arrivions pas à avancer, tout tanguait sous nos pieds et autour de nous, comme un bateau sur une mer démontée … Nous nous sommes assis plus loin, dans l’herbe, complètements hébétés, et là j’ai compris. Nous étions tous sous le choc, Jean Jacques et moi nous sommes soutenus et forcés à ne pas laisser paraître notre émotion, notre peur.
Des enfants pleurent et appellent leur maman, c’est très dur ! Quelques voisines sont près de nous, les petits enfants ont peur, ils se cramponnent à nous, et moi je voudrais rester près de Jean Jacques, mais ils essaient de se mettre entre nous, contre nous, ils ont peur, ils ont froid, nous avons tous froid … Nous sommes crispés, la boule au ventre, … impressions jamais ressenties ! Je leur frotte le dos pour les réchauffer, ils me font la même chose ensuite. J’ai perdu ma sandale en courant, je la retrouve, cassée ! J’ai froid aux pieds, et pourtant il y a du soleil, c’est la peur, que nous refoulons, il faut être fort ! Il y a un nuage de poussière énorme vers les montagnes, comme une immense brume, Krisna dit que ce sont toutes les maisons dans les villages qui se sont effondrées …
Gunjana et Isthirta pleurent, pour l’instant sans nouvelles de la famille au village, les portables ne passent pas, elles imaginent le pire. Il faut les consoler, les rassurer, tant qu’on ne sait rien, tous les espoirs sont permis, il faut rester fort ! Nous apprenons qu’il y a des maisons détruites sur Thimi, les vieilles maisons n’ont pas tenu parait-il. Quand nous avons enfin des nouvelles de Ba et Ama au village, nous apprenons que 3 personnes sont décédées sous les décombres de leur maison, et que la maison familiale est elle aussi détruite, comme toutes les autres …
Il est 18h30. Jean Jacques et Krishna sont allés à la maison prendre des vêtements chauds, chaussettes, chaussures, duvets, téléphone portable (que j’allume mais il n’y a pas de réseau), passeports, argent, médicaments, eau, pastilles de micropur, appareil photo, lampes frontales, carnet, stylo … Ils font le plus vite possible, il ne faut pas rester dans la maison, trop dangereux. Des voisins ont dressé une grande tente avec les moyens du bord (bâches, ficelles et troncs de bambous récupérés sur le chantier d’à côté). C’est le cas aussi près des autres maisons, chaque pâté de maison s’organise au mieux pour la nuit. Jean Jacques prend quelques photos.
De jeunes garçons viennent me poser plein de questions. Ici, pas de touristes, alors ils me demandent comment je m’appelle, quel est mon métier, pourquoi je suis ici, si je suis riche, comment on dit ceci ou cela en français … Nous échangeons en anglais, et pour ceux qui ne le parlent pas, Isthirta, qui m’a rejoint, traduit. Nous leur apprenons à chanter « Frère Jacques » en anglais, en canon, c’est super. Petit moment de bonheur et d’émotion, et cela nous fait passer une heure sans s’en rendre compte !
J’entends ma messagerie qui se déclenche et là, je lis un message de papa « Donner nouvelles si possible, papa ». Malgré l’émotion, je profite qu’il y a du réseau pour envoyer un sms, appeler Nicolas sur son portable, rien ne passe. J’essaie sur le fixe chez papa et maman et j’ai maman au bout du fil … c’est si bon, mais dur, dur, la boule au ventre, les yeux humides … En regardant à quelle heure le sms est arrivé, nous sommes surpris de constater qu’en France ils ont été informés très vite. Comme ils ont du être inquiets !
Nous mangeons ensuite le taboulé et la salade de fruit dans l’herbe, à distance de la maison. Tout le monde trouve ça très bon, mais le cœur n’y est pas, nous n’avons guère faim, et pourtant nous n’avons pas mangé depuis ce matin !

Dimanche 26 avril 2015
6h. Nuit difficile, tous collés les uns les autres comme dans une boite de sardine. Ma voisine, Sita, est une népalaise (de toute façon, ici, il n’y a que des népalais) qui parle bien l’anglais, et entre deux assoupissements, nous avons bavardé de temps en temps.
Les secousses persistent environ toutes les deux heures, et celle de 5h ce matin a été assez forte, bien qu’un peu moins que celle d’hier midi. A chaque fois, les enfants crient, ils ont peur. Nous avons peu de nouvelles par la radio, même si des voisins la laissent en permanence en marche. Aucunes consignes, rien. Il y a tout le temps des micro secousses.
7h30. Jean Jacques et Krishna vont préparer du café et du thé à la maison. Je ne suis pas rassurée, mais cela fait du bien. Jean Jacques lit le journal, 7,8 d’amplitude, nous sommes sous le choc. C’est un gros cœfficient. Il y a déjà 1500 victimes, beaucoup de maisons détruites, les vieilles maisons à Bhaktapur, les temples ... Quand on voit les photos, on se dit qu’ici, on a été plutôt bien épargné, même si Jean Jacques dit que la maison de Krishna a des fissures bien visibles au niveau des fondations.
Il a plu cette nuit, mais nous étions bien couverts, sous la toile. Je n’ai pas eu froid, personne n’a eu froid, nous étions si proches les uns des autres, ça réchauffe ! Quand l’un se retournait, toute la rangée devait en faire autant. En fait, pas dormi, pas possible, trop serrés, trop de peur, d’incertitudes, mais quelques petits moments de rire avec ma voisine quand Jean Jacques l’avait prévenu que je ronflais, alors que c’est lui qu’on entend ! J’ai ma pochette en bandoulière avec nos papiers, de l’argent, les médicaments, et mon carnet et stylo sur lesquels je consigne ce qui se passe. Je suis dans mon duvet, pas fermé, chaussures au pied, prête à bondir et à courir, si besoin.
L’aéroport est fermé, seuls les avions en provenance de l’Inde et de Chine ont décollé ou atterri hier. Peut être aussi des voyageurs en partance. Ce matin, aucun mouvement d’avion ou d’hélico. Il y a trop de brume.
8h. J’ai enfin un signal de Népal Télécom et j’en profite pour téléphoner à Nicolas. Sur le répondeur de son fixe, je lui donne de nos nouvelles et lui demande de regarder sur mes mels s’il y a un message d’Air India. Certes, il est 4h en France, mais comme je n’ai pas souvent de ligne, j’en profite. Toujours pas possible d’envoyer de sms ni d’en recevoir, ni de téléphoner sur les portables.
Nous écoutons les infos, les dégâts sont très importants, les photos dans les journaux montrent de sévères destructions et des routes très abîmées. Krishna est inquiet pour sa famille au village. Certes, ils sont saufs, mais leurs maisons sont détruites ainsi que toutes les autres, et aucune possibilité de récupérer quoi que ce soit pour un minimum de confort comme c’est le cas pour nous. Tout est sous les décombres : bêtes, nourriture, vêtements …
Le gouvernement a décrété 5 jours d’arrêt des activités, pas d’école pour les enfants non plus.
Il ne fait pas très chaud, pas de soleil depuis 2 jours, très nuageux, et de temps en temps quelques gouttes de pluie.
Avec Jean Jacques, nous faisons quelques pas hors du campement et où que nos yeux se posent, il y a des tentes installées de part et d’autres, comme la nôtre.
8h50. Le temps s’écoule, interminable. Nous sommes sans activités, fatigués, et même si nous ne sommes pas dans les moins mauvaises conditions, cela n’est pas aisé de rester à ne rien faire. Alors j’écris. Et j’apprends que tremblement de terre se dit « earthqwake » en anglais.
9h07. Encore une belle secousse de quelques secondes. Les enfants ont peur. Cela ne s’arrêtera donc pas !
Il y a un peu de réseau, du coup, j’essaie d’appeler maman. Elle est la seule qui, je sais, sera dans sa maison quelque soit l’heure, et même si je la réveille, je sais qu’elle sera terriblement contente de m’avoir au téléphone. La communication est mauvaise, mais cela fait du bien de l’entendre et de donner des nouvelles.
Krishna a préparé une noodle soup. C’est délicieux et cela nous fait du bien.
10h35. Encore une grosse secousse. Je suis allongée sous la tente, le corps et les yeux sont exténués, mais impossible de dormir. A chaque nouvelle secousse, le cœur s’arrête, nous sommes inconsciemment crispés, tendus. Nous sommes inquiets, autant que Krishna, des conditions de survie de ses vieux parents et de sa famille. Nous proposons à Krishna, qui voulait leur porter une bâche à moto, de trouver un taxi et de ramener la famille, Bossan resterait sur place. Nous ne voyons toutefois aucun transport, aucun taxi, ni bus. Trouvera-t-il quelqu’un qui accepte d’aller au village et de revenir ? Jean Jacques et moi commençons à évoquer un soutien financier pour reconstruire leurs maisons au village.
11h30. Les jeunes de notre campement ont décidé d’en améliorer le confort. Ils enlèvent les bâches du sol et essaient de niveler la terre afin de rendre le couchage de ce soir plus confortable. Il commence à faire très chaud, nous sommes maintenant sous un soleil de plomb en attendant de pouvoir se remettre à l’ombre. Combien de temps cela va-t-il durer ? Quand rentrerons-nous ? Cela, et bien d’autres questions dans notre tête …
12h10 Les minutes s’égrènent doucement. Pas de secousse depuis deux heures.
13h Gunjana fait du thé. Le temps passe doucement et les enfants s’énervent, faute d’activité. Ils viennent voir ce que je fais. Je leur traduits, cela les amuse un moment. Ils me chantent « Frère jacques ».
12h55. Nouvelle secousse. Très sévère cette fois ci. Pas tout à fait comme l’autre, mais presqu’aussi violente que celle d’hier midi. Les enfants crient. Gunjana et Ishanta sont absents. Isthirta crie quand elle ne voit pas sa mère. Jean Jacques file à la maison et revient avec Gunjana et Ishanta : ils étaient partis à la maison boire de l’eau. Jean Jacques et Isthirta les réprimandent. Gunjana est sous le choc : elle était dans la maison quand la terre a à nouveau tremblé !
De nouvelles tentes se montent à un endroit ou à un autre. Chacun sent bien que cela risque de durer longtemps ! La citerne d’eau sur le toit de la maison a tangué dangereusement, c’est très impressionnant. De temps en temps ; de micro secousses, perceptibles comme le métro parisien !
13h46. Les heures s’étirent, interminables. Tant qu’il fait chaud, le seul endroit agréable se trouve sous la tente. Plusieurs avions sont passés au dessus de nous, décollages ? Le ciel était nuageux à ce moment là, nous les entendons mais ne les voyons pas. Cela fait maintenant 26 h que nous sommes dehors, sans avoir dormi !
15h30. Krishna n’a pas trouvé de taxi pour ses parents. Il est allé au bureau de Celtic Trekking et a rapporté une tente de camping qui va nous permettre je l’espère, de mieux dormir ce soir. Nous l’installons et sommes maintenant installés dessous. La tente fait l’attraction du coin, on vient nous rendre visite !
Krishna était dans l’agence quand la terre a de nouveau tremblé ce midi, il a eu très très peur. Les dégâts en ville sont terribles, beaucoup de ruines. La radio annonce 2000 morts maintenant …
Si je repense à ces dernières heures, j’ai vécu une peur comme je n’en avais encore jamais vécue, avec la nécessité express de ne pas montrer notre émotion, de ne pas s’écouter ou trop réfléchir, pour rester fort devant les petits enfants blottis dans nos bras, mais aussi pour Gunjana et Isthirta qui pleuraient. Ne pas craquer, on ne sait pas combien de temps ça va durer, il faut rester fort !
16h. Une grosse pluie s’est abattue sur les tentes. La nôtre prend l’eau. Pendant 30 minutes, nous restons les bras tendus à empêcher des gouttières de se former à l’intérieur. Après l’averse, nous améliorons l’installation. Un beau soleil fait maintenant place à la pluie. Jean Jacques en profite pour prendre quelques photos de notre nouveau campement et de ses habitants. Nous n’avons rien mangé depuis 9h ce matin, mais à part une clémentine, rien ne nous tente, il y a des biscuits, mais nous n’avons pas faim de toute façon. Jean Jacques a rapporté quelques œufs en chocolat de sa précédente escapade à la maison, un peu de douceur. Il n’y a aucun signal téléphonique. D’un seul coup, nous pensons que peut être sur le guide Lonely planet il doit y avoir les numéros de l’ambassade et d’Air India. Nous allons essayer de les contacter, leur signaler notre présence à Thimi.
18h. Je viens de contacter l’ambassade de France. Elle a noté nos noms et nous a donné les consignes : pas de mouvements, se cantonner dans les camps encore deux jours après la dernière secousse, et les recontacter. Il faudra donc les rappeler mardi s’il n’y a pas d’autres secousses d’ici là. Essayer également de joindre notre compagnie. Air India ne répond pas. Trop tard sans doute. Nous réessayerons demain matin. Maintenant nous sommes fixés : nous sommes encore là pour deux jours au moins voire plus. La nuit tombe, plus aucune secousse depuis 13h ce midi. Nous croisons les doigts.
Gunjana et Krishna sont épuisés. Krishna a mal à la tête, beaucoup de responsabilités et d’inquiétude à la fois, et puis être dans les bureaux quand il y a eu cette nouvelle secousse l’a choqué. Il ne sourit plus. Il s’allonge, et essaie de se reposer, ainsi que Gunjana. Pas de signal pour appeler la famille, il faut prendre son mal en patience. Nous rappelons Ishanta qui est avec ses copains dans la tente à côté car il va bientôt faire nuit, et nous installons nos sacs de couchage. Un petit morceau de pain et quelques raisins secs, un peu de jus d’orange pour les enfants, et une bière que Jean Jacques a rapporté de la maison, Mais le cœur n’y est pas ! Nous sommes tout moites, nous ne nous sommes pas lavés depuis 2 jours ! Et nous portons nos papiers sur nous nuit et jour, au cas où.
21h. Une grosse pluie s’abat sur notre campement. Nous nous relayons pour évacuer la pluie qui forme des gouttières sur la toile. Cela dure environ une heure. Mais nous sommes au chaud dans nos duvets et …
22h10. Une nouvelle secousse intense (6,7 de puissance apprendrons-nous demain dans le journal !) Cela faisait déjà 10h sans secousse, on y croyait déjà un peu ! Le cerveau calcule 22h + 2 jours, donc rien avant mercredi maintenant (si tout va bien !).

Lundi 27 avril 2015
6h30. Nous sommes réveillés depuis 1 heure maintenant. Comme il y a du réseau, je téléphone à maman. Il n’y a que les appels sur les fixes qui fonctionnent. Les sms que je veux envoyer ne passent pas. Par contre, je reçois d’un coup les sms de tout le monde : beaucoup d’émotion ce matin car nous avons un message de Catherine qui n’a pas de nouvelles, elle ne sait pas qu’elle peut appeler Lulu à la maison. Un grand message également de Erwan, chaleureux, et de Nathalie, un de Sabine également. Cela fait du bien … Je donne les principales nouvelles à maman, je lui parle de notre contact à l’ambassade, elle me dit que Nicolas a fait le nécessaire et contacté Maif assistance, un dossier a été ouvert à notre nom. Mon petit s’occupe de nous, j’en ai les larmes aux yeux quand maman me dit tout cela. Je la réveille en pleine nuit, mais depuis hier matin, c’est la première fois que j’ai du réseau, j’en profite donc, même si je sais qu’il est 1h30 du matin en France. Je laisse le portable éteint la plupart du temps, pour économiser la batterie.
Krishna rapporte du thé, des biscuits. Les maisons autour de nous tiennent bien mais il ne faudrait pas un coeff. plus important, car les constructions ne sont, malgré les risques sismiques, pas conçues pour ! Il nous raconte son expédition à Celtic trekking pendant le tremblement de terre hier à 13h. Juste avant il avait eu Ram au téléphone qu’il avait pu rassurer sur le sort de toute la famille. Nous n’en parlons guère, mais nous pensons tous à sa famille au village : dans quelles conditions vivent-ils ces moments difficiles ? La tente était prévue pour eux, mais aucun taxi n’a accepté d’aller là bas et le sac est trop gros pour la moto. Tout déplacement est dangereux, Krishna a pris beaucoup de risques pour cela.
Dans le journal, Jean Jacques lit un article sur l’évacuation des étrangers qui étaient à l’aéroport samedi dernier. Ce sont bien les avions que l’on a vu décoller avant la fermeture de l’aéroport. Ici, nous sommes aux premières loges, l’aéroport est tout prêt, 2 km. Nous voyons ou entendons tous les avions cargo de l’armée et des secours arriver ou décoller. Il y a plus de 2500 morts comptabilisés maintenant, et autant de blessés, mais le chiffre est toujours provisoire malheureusement. Nous voyons les photos des gens, sans rien, regroupés dans les parcs à Katmandu, ici, on se trouve bien chanceux !
Jean Jacques est parti à la maison prendre quelques affaires, nous allons faire une petite toilette sous la tente. Une vieille dame vient bavarder avec nous, elle sent très mauvais, nous non plus ne devons pas sentir bien bon ! Jean Jacques a toussé toute la nuit, sa toux avait cessé depuis 2 jours, elle recommence.
Lorsque nous nous levons, nous avons du mal à tenir l’équilibre durant quelques instants, sont-ce les différentes secousses qui nous font perdre notre sens de la gravité, ou est ce la fatigue ?
Je bavarde avec les voisins de Krishna et Gunjana, croise Sita ma voisine de première nuit. Tout le monde prend son mal en patience, mais tout le monde est inquiet, avec, comme nous, de la famille dans un village, et parfois pas de nouvelles. Je retrouve un voisin dans son potager et nous parlons jardin, cultures, durant quelques instants. Les garçons nous rejoignent, ils sont curieux et veulent tout écouter ! Mais tout le monde est fatigué, et les conversations sont courtes, même si elles sont chaleureuses. Tout le monde est navré pour nous, bloqués avec eux ici.
12h40. Nous sommes tout près du tarmac, à l’aéroport, dans les couloirs d’embarquement, après bien des péripéties : à 9h45, après bien des essais infructueux, j’ai réussi à avoir Air India qui nous a dit de venir aussi vite que possible. En deux minutes, Krishna va chercher un taxi, nous rangeons nos quelques affaires dans notre sac à dos, courrons à la maison ou je n’ai pas remis les pieds depuis samedi, récupérons nos valises, les bouclons en empilant en vrac, étreignons et embrassons avec émotion Gunjana puis Isthirta et partons dans la voiture d’un voisin vers l’aéroport, Krishna suit derrière à moto. Nous sommes sous le choc du départ, si rapide, et nous ne parlons pas. Sur le chemin, quelques ruines, mais surtout des routes éventrées en arrivant à l’aéroport. Et des milliers de népalais qui font la queue devant l’aéroport. Des milliers de gens. Avons-nous bien fait de partir ? Nous nous frayons un passage avec Krishna, nous l’embrassons et entrons dans le hall. Tout va très vite, nous sommes dans un état second. Une foule impressionnante ici aussi, des milliers de gens comme nous qui veulent rentrer chez eux, pas d’affichage précis, aucune infos concernant Air India, malgré les questions que je pose aux policiers.
Je sympathise avec un brésilien, Augusto, qui cherche également Air India. Nous laissons Jean Jacques avec les valises et partons à la recherche d’informations. Après maintes recherches, l’utilisation d’un passage interdit, nous découvrons que le bureau se trouve derrière les comptoirs d’embarquement ! Un petit bureau sans nom, grand comme un placard à balais, avec une dizaine de personnes et 3 postes informatiques. Augusto apprend que son avion est retardé à 16h cet AM. Pour nous, c’est comptoir B 14. Je retrouve Jean Jacques et nous acheminons dans la file B 14 de Sickair, une compagnie low cost d’Air India. Je fais connaissance de Karen, une américaine, qui essaie depuis samedi, de repartir avec son groupe. Leur guide essaie de les faire partir chaque jour depuis samedi, sans succès. Ils étaient dans la zone d’embarquement samedi lorsque le tremblement de terre a eu lieu, juste le temps de courir sur le tarmac pour s’abriter. Ils espèrent bien partir aujourd’hui. Nous sommes sceptiques, mais en même temps pleins d’espoir. Nous essayons de ne penser à rien, sinon au temps présent, être positif. Le temps passe vite à bavarder avec Karen. Nous nous racontons nos dernières journées. La file avance très lentement, sans doute chaque cas est-il problématique et les conditions de travail des agents d’accueil bien difficiles.
Notre tour arrive enfin, cela semble compliqué, nous ne comprenons pas ce que la dame essaie de nous dire. Derrière le comptoir, je croise les doigts et serre fort la main de Jean Jacques. L’hôtesse d’accueil part plusieurs fois dans le bureau d’Air India, revient et tape sur son clavier, repart. Nous gardons un œil sur nos passeports laissés sur la console. Finalement, au bout de 20 à 30 minutes, elle nous donne nos cartes d’embarquement, pour un vol à 13h avec le même numéro de vol que l’avion que nous devions prendre, avec une correspondance à 12h45 !!! Nous ne comprenons pas, mais nous faisons confiance au regard apaisant de l’agent d’accueil. Nous passons les différents contrôles, sans bien comprendre, alors que les écrans indiquent « embarquement immédiat » pour notre avion de 10h. Nous avançons jusqu’au tarmac plein d’espoir. Finalement, après pas mal de questions, nous comprenons que notre avion n’est pas encore arrivé, et qu’il se trouve quelque part entre Delhi et Katmandu. Nous restons dans ce couloir, au frais et aux premières loges, plein d’espoir. Nous sympathisons avec deux couples de français qui sont là depuis 7h ce matin.
14h30. Un avion Air India vient d’atterrir, nous redoublons d’espoir. J’écris « en live », et je n’ai pas le temps de penser à nos amis que nous avons quittés si vite. J’appelle Krishna pour lui donner de nos nouvelles, il est en chemin pour le village. Je rejoints les épouses des deux français, Françoise et Florence, et nous échangeons sur ces derniers jours. Florence et son mari étaient dans la rue à Tamel quand ça s’est produit. Elle a été projetée violemment contre un mur puis par terre mais n’a rien heureusement. Elle a vu tous les bâtiments s’écrouler autour d’elle, a crié le nom de ses enfants, et a cru qu’elle allait mourir là. Elle est très émue, n’est pas lavée depuis 3 jours, peu mangé, et n’a pas encore pu joindre ses filles au téléphone. Je lui prête mon portable et c’est une Florence en larmes mais heureuse qui réapparaît quelques instants plus tard. Françoise essaie également de contacter sa famille, qui est sans nouvelles depuis 3 jours, personne, elle réessaiera plus tard. Je coupe le portable pour économiser la batterie, mais ce vieux téléphone, tout simple, qui se décharge très lentement est finalement bien utile et vraiment très précieux.
17h. Nous sommes dans l’avion pour Delhi. Nous sommes amers, nous sommes partis comme des voleurs, en laissant nos amis avec leurs problèmes. Pas le temps de leur dire toutes ces choses importantes que nous voulions leur dire, tout se chamboule dans nos têtes, et nous sommes mal de ce départ soudain, précipité, finalement « imprévu ».
23h. Delhi. Nous sympathisons avec d’autres français, nous sommes 14 à dormir ce soir dans l’aéroport en attendant notre correspondance demain après midi. Un couple de belges, un jeune boulanger, qui n’accepte que les CDD en France pour pouvoir voyager plusieurs mois par an, et d’autres encore. Je bavarde de longs moments avec Germaine, 91 ans, qui s’investit depuis plusieurs dizaines d’années dans une association au Népal, et qui vit plusieurs mois par an à Katmandu. Elle était au troisième étage lors du tremblement de terre. Elle a dévalé l’escalier en courant, comme elle pouvait, et a passé deux nuits dehors sous la pluie, dans l’humidité. Elle est dans un fauteuil roulant pour son transfert. Elle ne peut plus marcher et redoute qu’il soit arrivé quelque chose à sa prothèse de hanche. Elle a un courage exceptionnel, qui nous galvanise. Nous évoquons nos amis népalais que nous avons laissés là bas, en plein désespoir. Nous avons bien conscience que finalement, en partant, nous les avons soulagés, mais nous sommes si tristes, si démunis. C’est encore un peu flou dans notre esprit, mais nous savons d’ores et déjà qu’il faudra les aider par tous les moyens lorsque nous serons chez nous.

Mardi 28 avril 2015
23h. Nous sommes au Campanile de Roissy. Nous découvrons aux infos les premières images de la catastrophe. Nous sommes à nouveau bouleversés … Mais demain nous serons chez nous, nous retrouverons notre famille, serrerons dans nos bras nos enfants et tous les gens que nous aimons. Avec une pensée pour nos amis népalais et la détermination à leur venir en aide, coûte que coûte.


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